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 notes critiques  et  questionnaire
 
 

Thierry Théolier et la revendication de l’imposture
extraits de mon DEA "Figures de l'artiste en fonction, postures et impostures dans l'art contemporain"

(diplôme soutenu en Octobre 1999 à la Faculté de Paris8-Saint-Denis)

  Il semble bien que la fascination s’exerce actuellement autour du milieu de l’art et du « désir d’en être » ou « d’y être » jusqu’à la mise en abîme du système. Qu’on en juge d’après cette déclaration : « La vie autour de l’art est préférable à l’art » qu’assène Thierry Théolier dans le portrait que lui consacre le magasine Technikart, l’art et non seulement les productions plastiques mais aussi le milieu qui les fait exister est un terrain d’expérimentation pour les artistes contemporains (1). Il en résulte une pure activité de vernissage viable via un solide réseau de relations (publiques) qui permet le développement d’attitudes au sein des autres productions plus matérielles ou simplement plus visibles. Comment, sinon grâce au monde de l’art, feraient les « artistes sans œuvres » pour aller au musée autrement qu’en qualité d’amateur-visiteur. C’est par (mais aussi quelquefois pour) ce système que ces démarches ont l’occasion d’exister.
Désirent-ils, ces artistes, ces réseauteurs, ces gens si volontairement sympathiques accéder à la notoriété à la manière de leur ancêtre en activisme, le people et véritable pop star Warhol, et le seul à avoir vraiment franchi les limites de la vitrine sans jamais lâcher son miroir ?
D’autre part, la « valeur artistique » de quelque chose qui se signale plus par une présence que par une inscription, valeur pour le moins étrangement jaugeable si on la considère par rapport à d’autres productions plus matérielles, est à déterminer au cas par cas des capacités de son auteur à saisir la vie en société et nous renvoyer son regard plus ou moins critique, intéressant, différent, ironique, juste ou simplement léger.
Si le monde de l’art c’est là où il FAUT être, s’il faut EN ETRE, nous sommes là en présence d’un « paradoxe branché », c’est là qu’on mime la société, les activités des « vrais gens » y sont exercées en temps réel par ces artistes de la nouvelle génération que je voudrais qualifier ainsi : les activistes.
Hybert est un entrepreneur, c’est le plus connu, mais plus conviviaux et « branchés loisirs » sont les réseauteurs : Th.Th. en animateur de « soirées » (la TOOZ Blank obscenity, au Dépôt le 24 juin 99, les programmations d’anti-clips au What’s Up Bar), ou Fabrice Reymond et sa bande qui rédigent leur cahier de vacances (ouverture : 4, château du Bionnay, de juillet à octobre 99), ils font aussi participer le public à une activité ricochet (thth) ou à un parcours de santé (Reymond) pour l’exposition oh !  les Beaux Jours, au square des Batignolles, en juin 99, ou encore tiennent le bar (Irma la douce, galerie Public, mai 99)…
Donc, Thierry Théolier est son nom et Th .th. est son œuvre. Il travaille son image et arpente la presse comme d’aucuns les planches ou Sorbelli le trottoir (une autre « figure » du petit monde de l’Art).
C’est un travail volontairement léger et banal, une œuvre d’attitude qui laisse des traces et ricoche dans la presse et dans la tête du petit monde qu’il agite, il fait des ronds dans l’eau (ricochets de galets gribouillés au nom d’artistes célèbres que l’on peut lancer sur le lac, oh !  les Beaux Jours !), cette activité est en elle-même aussi vaine et jolie que ces people qu’il se plaît à fréquenter. C’est de ce genre de  ficelles qu’il tisse sa toile dans le petit monde de l’art contemporain et plus largement des médias qui lui sont corollaires genre Technikart, Aden, Elle, …
Œuvre compulsive et masturbatoire s’énervent certains que ses activités et son personnage dérangent tant l’image de ce self-made artist, bien que bâtie à la force du poignet, est narcissique. Artiste réseauteur, il n’aime rien tant que voir sa tête et son nom dans la presse branchouille, depuis un an (il débarqua alors dans un vernissage et s’y trouva bien) il met en branle les systèmes de l’art jusqu’à la (par)Tooz : animateur du club vip que constitue le monde de l’art, on le qualifie d’activiste, car il sait si bien « actionner », mettre en action le système autour de l’art, possède comme personne toutes les qualifications d’un gentil organisateur de socio-cul relationnel. Omniprésent sur et dans la scène de l’art, il s’y incruste et s’y promène avec aisance car il a un alibi pour y être, c’est l’art qui est son alibi : être un imposteur constitue sa profession de foi et son statut. En outre, c’est un  garçon dont on ne peut qu’apprécier la compagnie fort sympathique (2) mais c’est aussi un garçon malin qui joue de l’image un peu hautaine du dandy avec la grâce et l’aisance du « gentle-boy » qu’il est.
« Portnawak » s’écrie Thierry Théolier (Port’nawak ou la suite évidente de l’esthétique du n’importe quoi déjà énoncée par DeDuve où tout est art tant qu’on le dit un acteur de l’art, une personne autorisée ?) lorsqu’il en arrive à la situation paradoxale où son attitude dans le milieu de l’art contemporain l’oblige à proposer quelque chose de plus substantiel qu’un alibi  (cet habile détournement langagier). Il a donc formalisé celui-ci par un tampon dont il orne tout ce qui lui « plaît » et qu’il approuve, « Approved by alibi art » en est le slogan, il propose la même formule sur des produits dérivés à vendre, T-shirt Petit Bateau kaki avec impression lettrage rose capote au prix modique de 75 F.
Conso(et)mateur d’art contemporain, il est avant tout séducteur et bon vendeur.
Malin et charmeur donc, « précaire et branché » ( cf Technikart n°17, octobre 1998 pour l’A.O.C.), ce garçon reconnaît volontiers la légèreté et la vanité de ses démarches comme autant de grandes qualités. Il pratique à son paroxysme « l’esthétique relationnelle » décrite par le critique Nicolas Bourriaud (3), il faut en effet le rencontrer pour être « approuvé » par lui, ce qui peut sembler un peu superficiel.
Par ailleurs, il est assez difficile de le suivre quand cette logique de convivialité l’amène à organiser de véritables partouzes et de considérer cela comme un grand moment (d’art ?) du meilleur aloi… La provocation est aussi une vertu à ce titre, tout comme la vacuité, la prétention, la vulgarité, le copinage, la mauvaise foi, … qui relèveraient donc de la « sculpture sociale » (sans coyote ni feutre mou).
La surexposition médiatique de ce genre de phénomènes laisse un peu perplexe, elle rend certainement compte de l’air du temps, la valeur artistique m’en apparaît quant à moi encore à déterminer. Ceci étant écrit, il existe un milieu de l’art que réjouit ces provocations plutôt habiles et bien observées, j’avoue mon incompétence à déceler s’il s’agit d’imposture, d’autosatisfaction, de mondanité,… ou d’un puissant révélateur social.
Les poses, les attitudes, ce jeu des apparences, ce sont les dandys qui le maîtrisent le mieux, et force m’est de reconnaître qu’ils ont certainement eu leur rôle dans la formation ou la transformation de quelques scènes artistiques. Cependant, pour reprendre les mots d’Arnaud Labelle-Rojoux (artiste et auteur de L’art parodic, invité de l’émission Bio Actif sur France Culture le jeudi 26 Août 1999), le dandy fait fusionner l’art et l’œuvre dans la posture, mais « l’imposture, c’est que ce n’est pas forcément un grand artiste, c’est un grand dandy ».
Idéologie du paradoxe que celle des dandys, usant d’une virulente distance d’avec le « vulgaire » du corps social, ils prétendent également en faire éclater la vérité avec plus de force.

Je ne parviens pourtant toujours pas à définir ce que c’est qu’une « partouze » dans le champ esthétique, une apologie du corps vivant, de la promiscuité, du scandale, …, existe-t-il une signification esthétique et politique de la pornographie qui résiste à l’ambiguïté de cette démarche-là qui me paraît relever simplement de la réalisation du fantasme de quelques-uns ; mais je n’oublie pas que ces quelques-uns là prennent pour prétexte et pour contexte le milieu de l’art. L’art se trouve-t-il alors dans ce petit déplacement, ce contexte, ce milieu ? Y a-t-il lieu ici de parler de transfiguration du réel, d’un supplément d’être ou encore de la mise en jeu d’une signification sociale peut-être, d’un mode de réalité que l’on porterait à notre conscience, l’analyse en direct d’une forme de vie, d’une forme de culture, la sociologie du sexe, de la fête,… ? ?

Th. Th. revendique son imposture de manière tout à fait désarmante, et je dois admettre que ses positions sont bien judicieuses et témoignent pour le moins d’une compréhension clairvoyante de ce qu’est la réalité (et la fiction) du monde de l’art. Le système qu’il a mis en place est assez cohérent pour qu’on s’y laisse prendre, grâce entre autres au charme et à l’attention déployés par le personnage. Mais encore comment juger de son activité, en particulier de l’organisation de fêtes à caractère sexuel (ce qui m’effraie assez, je peux le reconnaître) en se préoccupant de questions esthétiques ?
 Etant dans l’impossibilité de trouver une réponse convenable à cette question, j’ai fait parvenir à cet artiste un petit questionnaire au sujet de ce qui me préoccupait, auquel il a eu l’amabilité de bien vouloir répondre et que je soumets à votre attention en guise de conclusion ouverte à ce mini-dossier sur l’imposture.
Il en ressort à mon avis, néanmoins toujours mitigé, que c’est peut-être par ces actions légères (tout comme on verserait un nuage de lait dans un bon thé pour en troubler l’apparence et en exalter une saveur similaire quoique subtilement différente) que Thierry Théolier agite bel et bien le monde de l’art. Il le fait en y incarnant ses aspects les plus superficiels et les plus critiquables, sachant  pertinemment qu’à cette société du spectacle, il appartient et participe.
Aussi, plutôt que d’en proposer un supplément décoratif, il choisit d’en être un élément actif et sa position serait d’incarner la critique en « abîmant » l’art avec des valeurs qui lui sont extérieures, comme l’argent ou le sexe, quitte parfois à faire des ronds dans l’eau, des petites bulles d’oxygène qui se libèrent sur une surface réfléchissante (mais n’inquiéteront jamais les gros poissons)."


1 sur les scènes artistiques relativement importantes, tout de même, le phénomène ne s’étend pas aux petits bourgs loin des capitales sauf décentralisation programmée par l’Etat, le système F.R.A.C.
2 Ici on évoque le caractère, la personnalité d’Untel et ce n’est pas vilaine curiosité ou vaine indiscrétion, c’est que cet artiste se sert de ses qualités relationnelles comme un peintre de ses couleurs, son médium c’est le réseau.
3 BOURRIAUD Nicolas, Esthétique relationnelle, collection Documents sur l’art, Editions Les Presses du réel, 1998, 123 p
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Questionnaire pour Thierry Théolier





Expédié par voie postale le 23 Août 1999
Réceptionné le  31 Août 1999
(Les quelques notes sont issues de précisions obtenues par téléphone ou par mail)
 

1. Qui est TH. TH. pour Thierry Théolier ?

Essentiellement, TH.TH. (surnom composé des deux premières initiales de mon prénom et de mon nom) renvoie à la dualité et au double : Thierry Théolier et TH.TH. ; comme le célèbre personnage fictif du docteur Jeckyll et Mister Hyde, comme Dorian Gray et son tableau etc.
C’est mon double jeu / je dans l’art et la société du spectacle. On peut considérer THTH comme d’une création à part entière : une sculpture sociale, un personnage médiatique in situ œuvrant au sein du système de l’art. Cet alter ego sculpté par mes soins pour « incarner » mon discours et mon concept sur l’art est un prétexte à éclairer les rouages du système de l’art, de la société. Une œuvre de démystification utilisant la mystification comme leurre. Ce travail prend donc la forme d’une starification et une mise en abîme de l’artiste en « sur - représentation » dans un milieu lui même, en représentation.
Cette mise en abîme renvoie à cette liste vertigineuse de questions : Où est l’art ? Ou est le prétexte ? Où est le sujet de l’art ? Où est le sujet du prétexte ? Où est l’art du prétexte ? Où est le prétexte de l’art ?

2 et 3. Vous vous présentez comme « artiste sans œuvres », mais encore, êtes vous alors un médiateur, un gentil organisateur, un animateur du club VIP de l’art ? Pourriez vous tenter de définir votre (vos) rôle(s) dans le système de l’art ?

En partant du principe que tout le monde dans le milieu de l’art produit quelque chose de plastique : photo, vidéo, installation etc. comment  peut-on se démarquer de tous ces artistes ?  En « avouant » de ne rien faire ou presque rien.
Je ne me présente jamais comme d’un artiste sans œuvres. Ce sont les médias qui m’ont collé – tamponné – cette étiquette ainsi que celle du dandy.  Je ne le revendique jamais.  A la question : «qu’est-ce que vous faites ? », je réponds : «je ne fais rien à part tamponner, approuver, être là au bon endroit, j’organise des soirées et des événements, je présente des personnes entre elles…»
Partisan du « presque rien » et de la trace,  je préfère tamponner et approuver des flyers, des invitations, des affiches et tous les supports médiatiques mis à ma disposition, même les personnes. Le logo de mon tampon-label - ma signature - est explicite : APPROVED BY ALIBI?ART qui valide mon système personnel de besoins et de représentation.
Je travaille sur le concept du Réseau et mes activités tournent sur l’axe du concept d’ALIBI?ART : l’art comme  prétexte social, personnel et vice versa. De plus, je mets en relation des personnes du système de l’art entre elles parce que je les approuve et devient un hyper-lien humain en référence à la notion de Réseau.
Pour le terme de médiateur ou de « gentil organisateur » pourquoi pas… mais je préfère pour la critique le terme d’entremetteur, c’est plus réaliste ou alors opérateur, c’est plus « branché ». Hyper-lien est le bon terme.
J’approuve cette donnée sociologique:  l’art est un club pour VIP. Il est logique que j’en sois devenu un membre alors que je ne produis rien de tangible parce qu’effectivement, l’art est un prétexte.  Tout le monde le vit consciemment (ou inconsciemment) et peut être approuve-t-on que quelqu’un prenne la responsabilité de clamer haut et fort : l’art est un prétexte.
Je ne dénigre pas l’art, j’élargis son champ d’action et même si je le dénigrais, l’art est-il encore sacré, est-ce encore une « religion » ou alors un « pouvoir » ?  Y aurait-il un crime et devrais-je avoir un alibi pour me disculper ou alors tout le monde serait coupable et l’arme du crime serait la langue de bois ?
 « Artiste sans œuvres »  est un essai de Jean-Yves Jouannais. Pris à la lettre, ce titre provoque un malentendu. Dépassé le « choc » du titre-concept, la lecture du contenu nous renvoie à la nature même de l’art et ses formes de représentation les plus minimales. Jean-Yves Jouannais a su choisir avec talent  un titre accrocheur avec sa dose de paradoxe et de provocation (tout comme vous, Mademoiselle, avec votre DEA et je l’approuve illico, rien que pour le titre ).
A la lecture de l’essai, on découvre que certains artistes et individus ont eu recours à des supports légers comme les cartes postales ou à des attitudes, des postures et même des amitiés influentes sur des œuvres. Ces pratiques, tout comme les happenings et les events, nient la matérialité économique et artistique de la marchandise de l’objet d’art en tant que résultat d’une pratique classique le plus souvent artisanale comme la peinture, la sculpture et démantèle leur suprématie artistique et économique. Ces pratiques minimales comme l’art conceptuel sont nées en réaction  aux résultats de l’art pompier, de l’art putassier issus de l’art classique et de l’art moderne. Tout deux enterrés une fois pour toute par Marcel Duchamp avec l’appellation d’art rétinien et l’invention du ready-made.
Je suis satisfait d’être médiatisé de la sorte, ce titre est une bonne entrée en matière, un prétexte pour amorcer la communication et la réflexion sur l’art. Il suscite la curiosité chez l’ingénu, la connivence chez l’initié, le dégoût chez le conservateur… de musée ou le directeur de FRAC, l’article chez le journaliste culturel et la thèse chez l’étudiant en histoire de l’art (excusez moi de vous prendre de nouveau en otage mais vous faites déjà partie du système de l’art).
Ce concept d’artiste sans œuvres est un test, un “ pré-test ”  pour savoir où vous en êtes avec l’art qui est toujours défini par sa représentation acquise par votre éducation et souvent  votre origine sociale. Il y a dans l’art et son système, une propension exponentielle au mépris et au rejet parce qu’il requiert une initiation souvent issue d’une éducation et bien que l’art et la culture se soient progressivement démocratisés, l’art - contemporain de surcroît - reste un domaine d’une minorité de personnes initiées qui s’agrandit certes, mais qui représente une élite qu’elle l’approuve ou non. Elle nie évidemment tout privilège, tout pouvoir ou toute corruption relationnelle comme tout système de pouvoir d’ailleurs.
En médiatisant TH.TH. l’Artiste sans œuvre, le Dandy-entremetteur, l’Opérateur de Réseau … je révèle cette minorité en la singeant via une sur-représentation de son attitude, de son système. Ce concept d’artiste sans œuvres est une infamie, une provocation ultime vis à vis de la conception classique, moderne (et même contemporaine ) que l’on a de l’art. Je suis un activiste. Il y a un côté «  kamikaze » dans ma démarche.
J’ai le projet de mixer le meilleur (ou le pire) de l’artiste sans œuvre : le vide - et le pire (ou le meilleur) de l’artiste classique – la vente d’objet - et deviens paradoxalement une infamie au deux concepts et même de l’artiste sans œuvres voué le plus souvent à l’échec social et l’anonymat. Si une personne me présente comme un animateur, un gentil organisateur, elle ne fait qu’entrevoir la partie refoulée du système que l’on n’expose jamais mais qui crève les yeux : connaît-elle les fonctions des membres de Glassbox ou de Public ? Quel est ce peintre célèbre qui a lui même organisé son exposition à côté d’une autre, officielle, au début du siècle ?
Avec cette représentation de dandy, d’entremetteur, d’hyper-lien ou d’opérateur, je mets en lumière la part d’ombre du système de l’art et de la société comme Antonin Artaud mais au lieu d’être « le suicidé de la société », TH.TH. est son prince, son représentant et sûrement son VRP. TH.TH. incarne  la « part maudite » de l’Art : argent, vice, relations, manipulation, parade, bluff, folie, mensonge, imposture, mépris, pouvoir, vanité, narcissisme et mégalomanie mais peut être, est-ce là, une entreprise de démolition, d’exorcisme que j’ai entrepris avec TH.TH. pour une libération personnelle, ma révolution ? pour aller au-delà des faux-semblants et des apparences, briser en somme le célèbre miroir aux alouettes.

4. Diriez-vous que votre attitude, votre comportement dans le monde de l’art, ce personnage de dandy que vous médiatisez dans la presse ne suppose pas la construction effective d’une image, fut-elle image de marque ?

Et partant du principe de l’identification, j’ai créé cette image de Dandy comme simulacre pour atteindre le public. J’ai composé un autoportrait pour les media ou j’apparais sous une esthétique décadente ou du moins le stéréotype  que la culture rock anglaise a instauré, façon rock-star avec le dispositif suivant : à côté de moi un homme et une femme portant mon tee-shirt « Approved by Alibi?Art », ma «marque ». Deux apparences-entités : l’homme façon Gainsbourg, pardon Gainsbarre – encore un exemple dans la figure du double…- la femme fatale et moi au milieu : l’air impassible, hautain derrière un décor baroque. Il y a donc là une manœuvre fatale de  séduction pour que le lecteur s’identifie à moi via ces deux figurants « marqués » par le sceau du Dandysme.
Je porte souvent le même costume : mon tee-shirt « Approved by alibi<->art » ou « disapproved by alibi<-> art », un treillis et mes tennis New Balance. C’est ma tenue de Dandy-Basic.
Je suis dandy au fond car tout est calculé, rien n’est spontané dans ma démarche et mon attitude. Tout passe par l’apparence qu’on l’approuve ou non. C’est une loi. Cette image d’artiste contemporain doit se répercuter à une échelle plus large de la même manière que Gilbert et Georges ou Damien Hirst,  je vise donc tous les médias en ayant l’approbation en amont de la presse spécialisée et branchée comme TECHNIKART , LES INROCKUPTIBLES, CANAL PLUS et en aval, par la presse people comme ELLE qui immanquablement remonte vers le haut par le principe des vases communicants.
Je médiatise  donc une « image » TH.TH. pour vendre des objets labellisés par ma marque. Je dois donc produire entre autre une image médiatique. Mon travail tend à élaborer petit à petit une icône du star-system via l’art contemporain sans forcément l’approbation de celui-ci grâce à l’effet médiatique de la hype (tendance) et du buzz (rumeur).

5. Ceci combiné au fait que vous « labellisiez » choses, personnes et événements ne constitue-t-il pas un travail ?

Le principe du tampon et du sticker (autocollant) renvoie à la « marque » de l’artiste. Il a plusieurs fonctions. D’une part il atteste ma présence ou mon passage dans un lieu hype. Il atteste mon label de qualité sur des événements, des objets, des personnes, des marques même, des lieux comme des restaurants, des night-clubs etc. C’est le système du ready-made mais inversé. Duchamp avait besoin d’une galerie d’art pour prouver qu’un urinoir était de l’art. Actuellement, je pose un sticker d’approbation avec ce concept d’Alibi?Art qui valide le geste anodin et simple. L’objet de mon approbation labellisé devient un ready-made. Le label de mon tampon « Approved by Alibi?Art » valide une reconnaissance voire une “ sur-connaissance ” dans le “ milieu ”  ultra réduit de l’art contemporain (ultra réduit car je n’approuve que cette scène émergente représentée par Glassbox, Public ou quelques entités comme Local Access, Free Land, B&B Limited et quelques galeries comme celles de la rue Louise Weiss, Anton Weller, Alain Gutharc ou Jousse Seguin).
 « Approved by alibi<->Art » renvoie au nom de code d’un système relationnel et artistique qu’on approuve. C’est le lien d’appartenance au même réseau marqué par la hype qui est - selon moi - la nouvelle marque de distinction symbolisant l’élévation sociale. Ce serait donc hype (branché) d’être labellisé ou tamponné – tatoué ?- par THTH et d’approuver son attitude, ses démarches bref, le reflet qu’il vous renvoie de… vous, si vous êtes dans le « milieu » intouchable de l’art et du spectacle.

6. Comment situer vos vidéos par rapport à ce refus de produire des œuvres ?

Mes vidéos ne sont que des prétextes , d’autres facettes à ma mise en scène narcissique. Il est connu que l’art vidéo est souvent le support à un travail autour du nombril de l’artiste comme celui de Rebecca Bournigault. Mes vidéos que je nomme ANTI-CLIPS sont des ready-made visuels accompagnés de chansons. Je ne passe pas plus de 30 mn sur une vidéo. De plus, ça me permets de vendre un produit  artistique « classique » : la vidéo. Je pourrais très bien peindre d’une manière très rapide et avoir le même discours.

7. Un « artiste sans œuvre » peut-il se retrouver au musée autrement qu’en qualité de visiteur, d’amateur peut-être ?

J’approuve les œuvres dans une galerie ou un musée en collant un sticker sur le mur à côté de l’œuvre, en tamponnant sur le livre d’or, en discutant avec des acteurs du système de l’art, je peux séduire et recruter pour une tooz…

8. Vous m’aviez dit ne pas visiter les musées ou les galeries en dehors des vernissages, ceux-là même où vous déclinez votre attitude en apposant votre label « Approved by Alibi <->Art ».
Peut-on en déduire que le vernissage serait pour vous une activité artistique à part entière, et aussi  peut-être le seul lieu d’échange viable pour vos propositions (ont-elles une existence hors du cercle fermé du monde de l’art et des vernissages) ?

Je préfère l’expérience de la vie à l’expérience de l’art. La réalité est morne et c’est par dépit que l’on se tourne vers l’art. Je préfère faire l’amour à  « se faire une  toile ». Je préfère l’expérience physique, réelle aux simulacres, aux représentations qui déréalisent notre expérience au monde qui est déjà  en soi, une illusion.
Le vernissage est une obligation pour mon œuvre. Mes propositions ont une existence en dehors du monde de l’art depuis que je suis médiatisé à plus grande échelle et que j’approuve toutes sortes de supports médiatiques comme les affiches de cinéma, les publicités etc. Je peux aller dans toutes les capitales, approuver, réseauter. C’est sans limites. Je peux même approuver la lune.

9. En me fiant à des conversations ultérieures que nous avons eues, j’ai presque pu comprendre que vous envisageriez de définir la valeur d’une œuvre qu’en tant qu’elle est produite par quelqu’un qui appartient au même cercle de relations que le vôtre et qui partage la même vie mondaine, en d’autres termes je n’ai jamais pu déterminer si vous aviez la capacité d’aimer une œuvre pour elle-même ?

Il est fréquent que je connaisse l’artiste qui expose et il m’est difficile d’être objectif, à séparer l’individu et son travail mais souvent j’apprécie une œuvre quand je décèle que l’artiste et son art ne font plus qu’un.
Je pense pouvoir apprécier des œuvres d’artistes décédés mais encore j’ai toujours la représentation de l’homme que l’histoire de l’art ou le spectacle  en a fait via les écrits, les biographies et les films comme pour Picasso, Basquiat, Van Gogh, Bacon, etc.

10. Votre pratique s’apparente au non-art et ne suppose pas la notion d’un « travail » artistique, sauf accessoire, aussi, lorsque Simon Madeleine décrit la Tooz que vous avez organisée comme une fête et une « sculpture sociale », comment faites-vous ce lien entre l’art et la fête (et la fin du travail) ?

Le happening peut prendre la forme d’une fête et vice–versa : les happenings des activistes viennois par exemple sont mes références pour mes TOOZS à la différence que je préfère le plaisir à la douleur et au sang ; et le mot partouze ou happening est remplacé par TOOZ en référence au concept d’Hakim Bey de la TAZ1 / la Zone d’Autonomie Temporaire.
Considérant mon travail comme un activisme, je suis heureux que vous fassiez le lien entre l’art et la fin du travail. Il est évident que je suis pour l’abolition de l’esclavage.
BLANK OBSCENiTY était une réelle partouze labellisée Art et non pas un simulacre, une représentation via une mise en scène. C’est réel.
Cette « obscénité transparente » est une concrétisation globale de mon concept d’Alibi?Art et de ma démarche : l’art comme prétexte, là en l’occurrence ce sont les besoins sexuels, l’esthétique relationnelle poussée à son paroxysme, l’infiltration dans un réseau, tamponner les personnes, là, ce sont mes partenaires.

11. Recherchez-vous dans le monde de l’art et au travers de votre attitude à l’intérieur de celui-ci un rapport désaliéné au réel, le fait que vos propositions soient essentiellement événementielles ne signifie-t-il pas que vous entretenez un rapport au temps un peu particulier, qui ne s’inscrit pas dans la durée (sauf l’écho médiatique, qui est lui aussi éphémère)

Un rapport désaliéné à la représentation du réel. Nous sommes des feux follets2.

12. Le cœur de votre œuvre n’existe-t-il que dans sa manifestation, c’est-à-dire dans le temps vécu et l’intensité de l’expérience ?

Littéralement puis dans l’écho médiatique.

13. La fête, est-ce la mise à mort du travail ?

Non, c’est la pause-exta* comme il y a la pause-café.
(*Extasy)

14. La tooz est-elle libératrice comme moyen de retrouver la jouissance de sa propre personne ?

Oui

15. La tooz est-elle une œuvre d’art parce qu’elle créerait un espace de temps supra-quotidien ?

Oui

16. Est-ce quelque chose que l’on doit comprendre comme « supérieur » à la réalité, au quotidien (je veux dire par là, peut-être, l’extase, l’intensité de certaines expériences, est-ce un phénomène physique spécialement exotique qui sublime le quotidien)

Oui

17. S’agit-il d’un spectacle, une mise en scène, la stylisation des rapports sexuels par exemple ?

Oui

18. Dans une acceptation plus traditionnelle, la fête, c’est aussi générer de la spontanéité par une certaine organisation, prenez-vous en compte cette dimension spontanée autant qu’organisée de la fête ?

La fête n’est jamais organisée. C’est une improvisation, une alchimie.

19. Dans le texte de Simon Madeleine je relève ces quelques assertions très péremptoires sur les rapports de couple, « stalinisme affectif » et « pulsion morbide d’assujettissement », je ne doute pas que nombreux sont ceux à accorder du crédit à cela au point de vue de leur expérience personnelle, dans le cadre d’une proposition artistique telle que vous la concevez, c’est-à-dire, à l’intérieur du réseau de vos relations, en l’occurrence le milieu de l’art contemporain, celui-ci ne peut-il pas apparaître par bien des côtés aussi étouffant et sectaire qu’un couple ?

SM règle ses comptes avec son couple défunt  mais il n’a pas tort. Accepter le célibat et les toozs, c’est assumer le néant. Pourquoi pas ? Il y a quelque chose de mièvre dans la notion de couple, de vieillissant aussi.

20. Toutes les « relations » entre les hommes, de la tendresse à la circulation des devises engendrent une aliénation, des rapports de force, considérer que la fête (ou la tooz) est une activité spécialement libératrice ne relève-t-il pas de l’utopie s’il ne se réalise que dans un petit cercle de privilégiés, à l’échelle d’un nombril, cette contradiction entre une visée quasi « sociale » et le caractère privé de son exécution vous interpelle-t-elle  ?

La tooz est libératrice pendant un instant.3

21. Votre activité est-elle la mise en valeur de la seule vitrine, du lieu on l’on parade, hors du temps et dans une sphère inaccessible ?

Oui

22. Faut-il explorer sous la surface de ce que vous proposez et qu’y trouverai-t-on alors ?

La vérité.4

23. Comment envisagez-vous la suite et le « vieillissement » de votre activité dans l’art ?

La suite est simple : continuer mon travail d’approbation sur des supports toujours plus commerciaux, continuer à me de médiatiser pour pouvoir diffuser un label de qualité et vendre des produits dérivés, pour ensuite peut-être désapprouver.
 


1 Pour autant que je sache, il s’agit d’un philosophe anarchiste qui propose une autre révolution que celle contre l’état et les pouvoirs établis, une réappropriation de la révolution qui consiste à organiser et vivre des moments isolés. Th me renvoie à un numéro ancien d’Omnibus qui traitait du sujet il y a environ deux ans (je n’ai pas de références plus précises).
2 Th. me précise par téléphone qu’il s’agit d’une allusion au roman éponyme de Drieu La Rochelle qui fait référence à Jacques Rigaud, figure des médias également convoquée par Jouannais au titre d’artiste sans œuvre.
3 la réponse me paraissant plutôt expéditive, Th. me renvoie aux TAZ, il précise qu’il agit aussi en réaction à l’aliénation du sexe tel qu’il est présenté par les médias, la tv, etc., la TOOZ se veut dans le vécu du désir et elle veut remettre en cause l’idée du couple.
4 je lui fais remarquer combien la réponse peut paraître prétentieuse mais qu’il s’agit certainement d’une petite provocation ou d’une dérobade, il maintient cette réponse et dit que la vérité se dérobe toujours ( ? ? ?).
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