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Sainte-Salope soumise à la question par les sept cochons

 

En l'an mil quatre cent quatre vingt un, le XXXIème jour de janvier, ladite Sainte-Salope fut menée au Port devant lesdits Cochons, sept juges désignés parmi les braves et bonnes gens de la ville pour l'interroger. Il lui fut dit qu'il était renommée de plusieurs de ses faits qui sont contre la foi, et qu'elle était suspecte d'hérésie, et qu'elle leur avait été délivrée pour faire son procès et répondre à eux, les sept cochons, en matière de la foi et de la morale. Ce jour même, ladite Sainte-Salope, interrogée de ses noms et surnoms, répondit qu'en divers lieux on la nommait Sainte-Salope, et pour ce qui est du nom de naissance ne le voulait ou pouvait bailler à personne, elle dit "je ne sais pas, passez outre".
Interrogée du lieu de sa naissance, répondit qu'elle était née dans un jardin potager et à la lisière d'une forêt. Interrogée du nom du lieu, dit "passez outre".

Interrogée de ses père et mère, répondit que ce n'était point du procès, item où et par qui elle fut baptisée, item ses parrains et marraines, elle dit "passez outre".

Interrogée quel âge elle avait, répondit qu'elle avait dix-huit ans ou environ.

Le deuxième jour du procès, ladite Sainte-Salope, fut admonestée de dire absolument vérité de tout ce qui lui serait demandé. A quoi elle répondit : "vous me pourriez bien demander telle chose de quoi je vous répondrai le vrai, de l'autre non". Interrogée de dire pourquoi elle avait pris tel surnom, répondit que c'était son nom véritable car elle en avait eu révélation par une voix.
Interrogée où et quand intervint ladite voix, dit que c'était un jour de l'automne, elle étant au verger du voisin y observant les pommiers.

Interrogée quelles révélations lui fit ladite voix outre son surnom, répondit qu'elle lui fit conte d'histoires très bonnes et très belles à entendre.

Interrogée si elle croyait que la voix fut d'origine divine, répondit qu'elle le croyait à cause du merveilleux nom de sainte qu'elle lui avait donné et parce que la voix était belle et bonne et doux son enseignement.

Interrogée sur le fait de scandale d'ainsi accoler telle enseigne de saleté à nom de sainte, dit que le nom était bel et bien trouvé, que c'était grande nouveauté et beau à entendre et non point saleté.
Le troisième jour du procès, les cochons admonestèrent ladite Sainte-Salope de dire vérité absolument et spécialement sur ce qui touche la question des murs; à quoi elle répondit qu'elle avait déjà juré la veille et de même manière. Les sept cochons lui remontrèrent qu'elle se rendait suspecte de ne vouloir jurer, elle dit "je vous dirai volontiers ce que je saurai, et non pas tout". Interrogée quel enseignement la voix lui avait fait, dit que c'était de faire tout à la fois selon la morale et le bon plaisir.
Interrogée sur le comportement qu'elle avait eu après ses révélations et pourquoi on l'avait arrêtée, répondit qu'elle ne savait pas de quoi il lui était fait procès maintenant et que quant à la vie qu'elle menait, elle la voudrait continuer de même manière car c'était bonne et aimable vie .

Interrogée si elle ne voyait pas grand péché et déviance et subversion à la foi dans tout son comportement, dit qu'elle ne comprenait pas de quoi ils lui parlaient.
Le quatrième jour, ladite Sainte-Salope fut admonestée de jurer comme dessus, elle dit qu'elle avait assez juré, après quoi ils la pressèrent tant de s'exécuter qu'elle fit comme ils le demandaient. Interrogée si elle ne voyait pas grande honte à se faire appeler sainte et de ne point mener la vie de sainte qui est d'être l'exemple de foi , de piété et de vertu, elle dit que sainte était un nom par exemple et que c'était un bon exemple, item dit que comme exemple de vie, elle ne croyait pas comprendre ce qu'ils lui demandaient mais si c'était ce qu'elle  entendait par là, ne croyait point que cela fut possible ni même doive être.
Interrogée si elle ne voyait point d'orgueil à être adorée comme sainte par le peuple qu'elle avait séduit et qui élevait des images et des représentations d'elle dans les lieux du culte, et qui portaient au cou des effigies d'elle en plomb ...., répondit qu'il était bon à savoir qu'elle était aimée d'eux, et encore qu'elle était aimée d'eux en son absence par les images et représentations et effigies d'elle.

Interrogée si elle ne calomniait point la foi en faisant dire messes et chansons en révérence de son nom, répondit que c'était grande joie d'ouïr bonne chanson ou poème ou messe, item qu'elle appréciait beaucoup la musique et la danse.

Interrogée si elle croyait être en grâce de Dieu sachant tout ce qu'elle a fait ou fait faire, répondit "si j'y suis, je suis bien contente aussi".
Le cinquième jour, sommée de jure vérité blahblah blah, de lassitude blahblah blah. Interrogée si elle se rendait compte de l'audace de ses agissements et si elle ne savait pas qu'elle était en état de péché mortel, dit qu'elle ne le savait pas et que c'était bien ennuyeux d'être en tel état.
Interrogée pourquoi elle était ennuyée, dit que c'était embêtant car elle n'avait jamais voulu offenser personne même tout-puissant, et que, quant à elle, c'était obstacle à son désir d'être un jour sainte du calendrier.

Interrogée quel jour de l'année était la fête qu'elle pensait inaugurer, dit que le jour de l'Ascension paraissait bel et bon pour l'occasion de prier Sainte-Salope, puis ajouta qu'elle était heureuse de pouvoir s'entretenir sur ce point avec gens doctes tels les sept fameux cochons si versés en liturgie, puis leur manda une audience auprès du pape afin qu'elle pris aussi conseil de lui au sujet de sa fête ...
Le sixième jour, les sept braves cochons se réunirent pour délibérer un peu et se déterminèrent soudain à en finir avec cette foi si bizarre et qui ne vacillait point ; ils achevèrent l'interrogatoire sans consulter l'accusée et rédigèrent la sentence. Le septième jour, convaincue d'orgueil, de non conformisme,  de perversion et d'hérésie, Sainte-Salope fut lapidée par la foule à coup de silex jusqu'à ce qu'elle prenne feu.
(c) Caroline Hazard - Le Havre, 1994